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Tribune

La forêt brûle, la souveraineté s’évapore : le cinglant paradoxe des hélicoptères bombardiers d’eau Black Hawk mobilisés dans la Drôme

Alors que les flammes menacent plusieurs de nos massifs forestiers, l’intervention d’hélicoptères bombardiers d’eau lourds, répondants à des spécifications militaires étrangères, affrétés par l’Union européenne à une société tchèque, apporte un soulagement indiscutable dans la Drôme.
Réussite tactique, certes, mais faillite stratégique : celle d’une France incapable d’armer ses propres forces, préférant engloutir de l’argent public, à contre-courant des autres nations, dans des promesses industrielles incertaines lointaines plutôt que d’investir sur des hélicoptères, compétences et ressources disponibles sur son sol.

Les images ont de quoi surprendre et nourrir une profonde amertume dans la communauté des hélicoptères français. Dans le ciel de la Drôme, deux silhouettes caractéristiques des théâtres d’opérations militaires luttent contre les flammes. Ce sont deux hélicoptères Black Hawk de fabrication américaine, propriétés d’une société privée étrangère, activés par le mécanisme européen de solidarité RescUE.

Face à l’urgence, chaque tonne d’eau larguée sur nos forêts est une victoire, démontrant le rôle essentiel de l’hélicoptère dans la lutte contre ces incendies.

Néanmoins, voir voler, sous dérogation, ces aéronefs, ex-militaires, non certifiés, produits aux Etats-Unis, appartenant à des exploitants étrangers et pilotés par des équipages ne maîtrisant pas notre langue, donc nécessitant constamment un hélicoptère de guidage pour ne pas enfreindre la sécurité des équipes au sol, symbolise des décennies de choix étatiques contestables et un renoncement réglementaire de premier ordre.

Comment en sommes-nous arrivés là ?

La France héberge pourtant le premier constructeur mondial d’hélicoptères civils et militaires. De leur côté, nos opérateurs privés démontrent, chaque été, leurs compétences techniques, leur flexibilité opérationnelle et des capacités exceptionnelles de coopération avec les autres acteurs de la lutte contre les feux de forêt. Leurs pilotes sont formés, qualifiés, sûrs et volontaires. Mais au moment de sceller des contrats de location, l’État fait face à ses propres contradictions budgétaires et doctrinales.

Le scandale est encore plus profond. Alors que les hélicoptères français restent cloués au sol faute de crédits, l’argent existe quand il s’agit d’investir des fonds publics dans le mirage des promesses technologiques de long terme. L’État, qui achète déjà deux avions canadiens n’ayant pas encore volé, subventionne également des start-ups, certes nationales, de la filière voilure fixe dont l’avenir industriel reste hautement incertain et spéculatif.

Les projets en cours pour diversifier les offres sur le marché des appareils bombardiers d’eau n’existent que sur la planche à dessin et naviguent dans le brouillard des certifications complexes de l’EASA et des levées de fonds perpétuelles. Aucun de ces projets n’annonce un horizon opérationnel crédible avant 2030. La France finance donc, à perte, des rêves d’ingénieurs pour après-demain, quand elle refuse quelques millions d’euros pour protéger sa forêt aujourd’hui.

 

Quel message envoyons nous à nos industriels et à nos opérateurs nationaux en préférant financer, par le biais de subventions européennes, des machines américaines d’origine militaire, normativement interdites de vol dans notre ciel ?

Nos exploitants d’hélicoptères, si précieux pour les missions de secours et de lutte contre les incendies, sont asphyxiés par des contraintes financières et une réglementation extrêmement rigide, voire parfois hors-sol.

Sans la dérogation qui leur a été très rapidement accordée, les hélicoptères étrangers, qui ont survolé la Drome, n’auraient tout simplement pas eu le droit de décoller, interdits par les barrières européennes et nationales de la certification et de la navigabilité.

Ce traitement déséquilibré est une insulte au bon sens. La communauté des hélicoptères français subit le pire des deux mondes : d’un côté, une sévérité réglementaire extrême qui pénalise les entreprises nationales ; de l’autre, une dépendance totale à l’égard de l’étranger lorsque le feu se déclare.

Il existe pourtant une voie pragmatique favorisant les intérêts économiques français et européens

L’industrie européenne sait produire des hélicoptères bombardiers d’eau lourds — en particulier les plateformes éprouvées de la famille H215/H225 – certifiés par l’EASA, offrant des capacités de largage comparables à celles des Canadair et une plus grande souplesse d’utilisation. Soutenir l’acquisition et la location de nouveaux appareils par des opérateurs français, c’est investir dans l’économie nationale, c’est préserver des emplois de haute technicité, et c’est s’assurer que, sur chaque fréquence radio, la coordination se fera sans friction, dans une langue commune, pour la sécurité de tous.

L’utilisation de ces Black Hawk dans la Drôme doit agir comme un électrochoc. L’autonomie stratégique ne doit pas être un vain mot réservé aux discours ou aux effets d’annonce de start-ups subventionnées. Elle doit se déployer là où la forêt brûle. Les pouvoirs publics doivent d’urgence redonner de l’air à nos exploitants d’hélicoptères quand il est possible d’instaurer une préférence nationale et européenne pour nos flottes de lutte contre les feux de forêt, en respectant une réglementation créée avant tout pour assurer la sécurité.

À défaut, chaque été, ce ne seront pas seulement nos forêts mais aussi notre souveraineté, notre économie et nos emplois qui partiront en fumée sous les rotors étrangers.

Alexandre MARCHIS

Chargé de mission

www.ufhelico.fr